Le texte de Mademoiselle Tamage est d’une écriture élégante ! Voilà une auteure qui n’a pas peur de la longue phrase, habilement scandée par une ponctuation qui donne de la respiration aux lecteurs-surfeurs épris de vagues d’écriture longues et profondes. On lit ce texte dans une sorte de rêve continu, on se laisse volontiers enfermer dans ce vingt mètres carré au cœur de Paris, qui est devenu la cellule par accident de la malheureuse protagoniste. On sait, on sent, on lit que l’on ne va pas s’ennuyer, que l’univers de l’auteure est riche et drôle.

Le chant des contraires est l’histoire d’Apolline, oscillant, comme le titre l’indique entre bonheur et malheur, entre la déconvenue et l’heureuse surprise, entre un père jovial et une mère glaçante tel un sphinx du Hainaut, un amant exaspérant et enthousiasmant, des amis trop prompts à faire la morale et, cependant seuls soutiens, un ami curé qui ne veut rien entendre de l’angoisse de l’héroïne, mais qui l’invite à prendre la mesure du désir, justement, où c’est de la carence que naît le mouvement, du manque qu’advient la recherche et du silence qu’éclot la note de musique.

Et puis il y a le parisianisme littéraire : Apolline visite les ruines et s’ennuie ferme, mais elle s’enthousiasme parfois. Elle n’est guère complaisante, surtout pour elle-même. Elle incarne une âme lucide qui s’émeut de la mort d’une mésange suicidaire, car un signe appesantit l’ambiance : nombre d’oiseaux viennent s’écraser sur les vitres parisiennes, au même titre qu’elle s’émeut de l’égotisme implacable des Parisiens…

Appoline au pays du désastre. Telle est la nouvelle odyssée d’une écrivaine contemporaine, aux prises avec le nihilisme technocratique triomphant qui isole les consommateurs entre eux pour les rendre encore plus affamés et pauvres, et surtout luttant avec vaillance contre son propre nihilisme.

Voilà un texte audacieux par sa thématique parce qu’il nous offre un miroir intègre du doute et de la souffrance en nous tous, mais aussi de la maturité d’une guerrière qui n’accuse plus personne des raisons de son angoisse et décide de se relever dans la nuit la plus opaque.

 

Jean NOËL

 

L’année nonante
Daniel SOIL
Aux éditions MEO, 2025

Daniel SOIL nous invite à revivre 1990. Entendre « nonante » et non « quatre-vingt-dix », puisqu’il s’agit de suivre le voyage de deux intellectuels belges — l’une écrivaine, l’autre diplomate — là où tout se joue vraiment, en cette année terrible de libération des peuples slaves : de Prague à Dubrovnik.
Au lendemain de la chute du Mur, le glacis soviétique se dissout partout, une formidable espérance se fait sentir, un espace semble se délivrer de toutes les frictions idéologiques qui opposaient les hommes. Cela nous garantit-il un nouvel horizon de paix et de liberté ? C’est en tout cas ce qui habite le héros, Stéphen, enthousiaste et peut-être un peu naïf, qui invite un amour passé, la Signora, à vivre et à participer à l’Histoire en s’aventurant en Yougoslavie, plus précisément en Croatie. Mais hélas, on s’en doute — car on connaît l’Histoire, justement — aux oppositions idéologiques se superposent, plus sournoises, les polarisations ethniques qui préparent de nouvelles guerres en Europe.

Et puis, les questions annexes : ces deux amoureux vont-ils se retrouver après huit années de séparation, emportés tous deux par la passion d’une histoire en mouvement (la leur et celle avec un grand H) ? Leurs aventures, de Skopje à Split, les rapprocheront-ils ? Elle, si lucide ; lui, trop enthousiaste…

Texte magnifique : nous vivons l’espérance de notre héros, car nous nous en souvenons, et elle nous habite encore. Est-ce donc folie que les hommes s’autorisent enfin la paix et se désaliènent du joug des empires et des pouvoirs arbitraires ? Ce n’est pas encore fait, et l’année mille neuf cent nonante insiste, aujourd’hui, en cette période de guerre et de rumeur de guerre.

Notre auteur adopte une position sollersienne dans son écriture, très riche en références. Le voyage n’est pas seulement géographique, il est aussi culturel : entre le discours inaugural de Václav Havel (incroyable de pertinence, on croirait que le président tchèque s’adresse à nous, aujourd’hui !) et les opéras de Mozart à Dubrovnik. Tout cela se lit comme on contemple un panorama continu depuis la nacelle d’un ballon.

Merci, Daniel, pour cette histoire et cette évocation !

Bleus, Jacques MERCIER

A la recherche de la nuance de bleu . Tel est le voyage auquel nous invite Jacques Mercier. Un peu à la manière d’Yves Klein et du bleu qui porte son nom, Raphaël a l’intuition depuis qu’il est petit d’un bleu roi aux nuances très singulières dont il cherche vainement la composition dans toutes les toiles qu’il produit. C’est le graal, l’obscur objet du désir, le point focal, mais aussi l’argument pour peindre, l’aiguillon qui l’incite à reprendre toiles et pinceaux. Parfois ça dérive, cela diffère, à défaut de saisir le bleu recherché, le peintre est contraint de passer d’une commande à l’autre et pas toujours pour faire ce qu’il a envie de faire ; peindre des toiles pour de riches hôtels, peindre pour la décoration de spectacles,  vendre une ou deux toiles à des acheteurs qui  ne comprennent pas les intentions de l’auteur, et toujours accompagné par de délicieuses public-relations qui lui dégotent des contrats, de jolies manageuses qui passent un temps avec lui mais qui le quittent pour d’autres horizons. Différer l’investigation, comme on passe d’une commande à l’autre, comme on passe d’une femme à l’autre, et se dire que ce n’est toujours pas çà, pour s’épuiser à ne plus savoir ce que l’on cherche ; notre héros va-t-il trouver la couleur rêvée ? Ses amours vont-elles prendre enfin racine ?

Je ne vous dirai pas si c’est un happy end… A vous de le découvrir dans ce beau livre, à l’écriture lumineuse, élégante, aussi élégante que celle de la quête d’un artiste peintre.

Jean NOËL