Bienvenue sur le blog de Jean NOËL
Bruxelles en feu, Éditions SPINELLE, Paris
Roman
Un polar, ça se lit vite. Techniquement, il est fait pour être un « page-turner », c’est-à-dire, un peu à la manière d’Agatha Christie, une énigme dont on cherche la résolution le plus vite possible. Il y a de cela dans Bruxelles en feu. Qui a tué ce jeune stagiaire au sein de la Commission européenne ? A-t-on voulu empoisonner la sulfureuse et imposante commissaire européenne Jackie Achter ? En quoi le suicide d’un chef de service de la Ville de Bruxelles, trente-cinq ans plus tôt, impacte-t-il l’enquête de notre sémillant commissaire flamand, Octave Vandendaele ?
Bien entendu, on pourrait en rester là et s’émouvoir de l’épilogue renversant qui met tout en lumière après vingt et un chapitres. Mais les premiers retours de lecteurs qui me parviennent évoquent le désir d’y revenir, de relire, parce qu’il y a autre chose qui se trame dans le tissu du texte.
Est-ce mon expérience de fonctionnaire dirigeant pendant plus de vingt ans, doublée d’une expérience d’analysant durant plusieurs décennies ?
Sans vouloir divulgâcher, plusieurs éléments du roman sautent aux yeux et interrogent.
Première chose : le suicide de deux pères qui laissent exsangues deux fils.
Sans doute ces sujets ne peuvent-ils plus occuper la fonction paternelle, parce que celle-ci, au début de ce vingt-et-unième siècle, est en chute… Qu’est-ce à dire ? À force de tirer sur le chef d’orchestre, n’y a-t-il plus de musique ?
La question de la fonction paternelle doit être mise au travail urgemment aujourd’hui. Parce qu’à force de tirer sur les pères concrets, jugés indignes d’occuper la fonction, la place du père revient en force dans ses réactions virilistes, sa contre-culture MAGA et trumpiste. La conséquence ? Nous sommes entourés de vieux barbons qui ne lâchent pas le pouvoir (Trump, Poutine, Erdoğan, Khamenei, etc.). Le père devient pervers, car il ne se laisse plus tuer. À force de nier la fonction paternelle, gagne-t-on des dictateurs en échange ?
Les psys le savent : tuer le père n’est pas tuer la fonction paternelle. « Tuer le père » peut se faire doucement, dans les moqueries d’un adolescent qui soulignent les défauts et les limites du père concret, pointant ainsi que la fonction s’occupe bien plus qu’elle ne s’incarne. Le fils a besoin de mordre pour devenir son propre père. Mais, par ailleurs, laisser la place vacante par démission ou par suicide n’autorise pas le fils à accéder à sa propre souveraineté. Pire : la place vacante sera laissée au caractériel violeur à qui l’on est incapable de dire « non » lorsqu’il veut annexer le Groenland.
Je pense que nous en sommes là : une culture qui dénie la fonction paternelle aboutit à une contre-culture dictatoriale. Par ailleurs, un père qui occupe la fonction doit être un adulte (et non plus un adolescent) qui reconnaît la fonction que son propre père a occupée, père dont il a fini par accepter les limites par amour ; en cela, il l’a détrôné symboliquement et non tué incestueusement.
C’est ce que la belle Hélène, la jeune psychanalyste parisienne qui officie à Bruxelles, tente de faire avec son analysant, dans Bruxelles en feu. Y arrive-t-elle ? C’est l’une des intrigues de l’intrigue principale.
Deuxième chose : la projection, phénomène bien connu dans le traitement analytique, qui consiste à projeter sur autrui des enjeux intrapsychiques ne concernant que celui qui les projette. S’il est une chose que le roman montre, c’est que tous les protagonistes, sans exception, n’ont de cesse de projeter les uns sur les autres dans un malentendu continu. Puis advient ce qui advient : la brutalité des faits qui percutent, impactent et détruisent, sans qu’aucune explication valable puisse en rendre compte. La seule image pertinente est celle de l’incendie aléatoire dans une fagne sèche, où le feu prend, bouquet de graminées après bouquet de graminées, pour réduire des hectares en cendres. Valéry Meynadier a eu cette jolie formule dans sa critique du roman : l’effet papillon de la strychnine. C’est le caractère tragique, fatal, de ce roman, où des êtres humains s’en remettent à des institutions devenues impuissantes à régler leurs différends, car elles sont rendues sourdes et aveugles par leur indécrottable fonction de numérisation de toutes les relations humaines.
Enfin, pourquoi écrire un roman ? Je pense ici à une formule sollersienne : la mise en scène d’un roman est délibérément fictive pour s’autoriser à ne dire que la vérité… Alors que notre monde se présente comme vrai et s’autorise à mentir constamment, dans un jeu de masques allant jusqu’au deep fake, autant créer une fiction du côté de l’imaginaire pour faire apparaître la vérité.

Bleus, Jacques MERCIER
A la recherche de la nuance de bleu . Tel est le voyage auquel nous invite Jacques Mercier. Un peu à la manière d’Yves Klein et du bleu qui porte son nom, Raphaël a l’intuition depuis qu’il est petit d’un bleu roi aux nuances très singulières dont il cherche vainement la composition dans toutes les toiles qu’il produit. C’est le graal, l’obscur objet du désir, le point focal, mais aussi l’argument pour peindre, l’aiguillon qui l’incite à reprendre toiles et pinceaux. Parfois ça dérive, cela diffère, à défaut de saisir le bleu recherché, le peintre est contraint de passer d’une commande à l’autre et pas toujours pour faire ce qu’il a envie de faire ; peindre des toiles pour de riches hôtels, peindre pour la décoration de spectacles, vendre une ou deux toiles à des acheteurs qui ne comprennent pas les intentions de l’auteur, et toujours accompagné par de délicieuses public-relations qui lui dégotent des contrats, de jolies manageuses qui passent un temps avec lui mais qui le quittent pour d’autres horizons. Différer l’investigation, comme on passe d’une commande à l’autre, comme on passe d’une femme à l’autre, et se dire que ce n’est toujours pas çà, pour s’épuiser à ne plus savoir ce que l’on cherche ; notre héros va-t-il trouver la couleur rêvée ? Ses amours vont-elles prendre enfin racine ?
Je ne vous dirai pas si c’est un happy end… A vous de le découvrir dans ce beau livre, à l’écriture lumineuse, élégante, aussi élégante que celle de la quête d’un artiste peintre.
Jean NOËL

Analyses Littéraires
Ecoutez moi à propos de mon précédent roman "la Colère de Dieu", sur RCF Radio. https://www.rcf.fr/culture/enlivrezvous?episode=407673

Vie Intellectuelle Bruxelloise
Explorez la scène intellectuelle bruxelloise à travers les yeux de Jean NOËL. Ce blog offre un aperçu des événements littéraires, des débats d'idées et des rencontres enrichissantes qui façonnent le paysage culturel de la ville.
Découvrez son dernier roman
BRUXELLES EN FEU
Dans ce roman, Bruxelles est un des protagonistes. Les personnages déambulent entre le boulevard Anspach, le parc du Cinquantenaire et la Grand-Place. Ils sont pris, apparemment, par des intérêts contraires, mais les trajectoires se recoupent autour d’un meurtre en août 2023 dans les couloirs feutrés de la Commission européenne, et le suicide d’un chef de service en 1986... Terribles histoires croisées où se trament pour l’une toute la violence politique du continent dont la caisse de résonance n’est autre que cette étonnante Commissaire européenne belge Jackie Achter et pour l’autre celle du désespoir d’un philosophe, chef du Service Culture de la Ville de Bruxelles, qui ne se reconnaît plus dans le monde qui se profile à la fin du siècle passé. Cette enquête policière est terrible, au carrefour des siècles, où les rebondissements surprennent, jusqu’à la dernière ligne, avec une maestria étonnante de l’auteur.
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